Le « Tak Bat »
- aschiettecatte
- 16 mars 2019
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 mai 2019

Le Tak Bat, c’est l’aumône aux moines qui offre aux touristes, malheureusement de plus en plus nombreux et de moins en moins respectueux, un moment unique de voir défiler, à l’aube, dans les rues de Luang Prabang des centaines de moines dans le silence. Bien que le Tak Bat est encore courant dans la plupart des villes et villages au Laos, c’est à Luang Prabang qu’il est le plus impressionnant vu le nombre de temples et de moines présents dans l’ancienne capitale royale. On ne l’appelle pas la cité de l’aube par hasard. Chaque matin, avant le lever du soleil, le gong retentit dans les différents temples de la ville et annonce le début du Tak Bat.
Malgré la présence de nombreux touristes parfois bruyants, j’aime me réveiller à l’aube et, dans la pénombre, traverser les rues encore désertes pour aller assister au Tak Bat. Des villageoises placent de petits tabourets pour les touristes qui souhaitent participer à la quête mais mon œil est automatiquement attiré par quelques vieilles femmes, des fidèles, traversant la rue avec leur propre tabouret et le riz cuit un peu plus tôt dans la nuit... . Ce riz fraîchement préparé et encore tout chaud mais aussi des fruits, des gâteaux et autres friandises constituent le seul repas de la journée pour les moines. Ceux-ci ont renoncé à tout bien matériel et dépendent entièrement de la bonté et de la générosité des dévots pour se nourrir, se vêtir, ou se déplacer.
Je m’écarte donc de la foule et je patiente, tout comme le font ces vieilles dames. Je m’installe alors en face d’un des nombreux temples de la ville en attendant que la procession débute… . Petit à petit, je perçois au loin le bruit des gongs émanant des multiples wats (temples et monastères), marquant le début de la procession tant attendue. Les moines, drapés de leurs robes de couleur safran, les pieds nus, leur bol d’aumône traditionnel accroché en bandoulière, sortent l’un après l’autre des monastères en groupes de 10 à 20, du plus âgé au plus novice. Ils surgissent de la pénombre brumeuse et défilent ainsi gracieusement au son cristallin des clochettes dans un silence religieux. Accroupis sur les trottoirs, les dévots (ou les touristes curieux) attendent patiemment que les bonzes, un à un, tendent leur sébile (Baat) pour y déposer leur riz et autres denrées, des bâtons d’encens, voire des billets de banque. Les donateurs doivent alors méditer sur le thème de la générosité, et les bonzes sur celui de la pauvreté. Les moines donnent à leur tour une partie de leur offrande en charité aux enfants les plus démunis qui se joignent à la parade, mais le tout toujours dans un silence absolu.
Cette cérémonie est comme une pièce théâtrale parfaitement chorégraphiée qui se répète à chaque lever de soleil baignant la cité sacrée dans une ambiance ocre aussi solennelle que chaleureuse. Je suis fascinée par le pas régulier de ces moines, qui ont renoncé à tout bien matériel et qui ne vivent que de l’aumône, dont la robe safran avance comme des lumières dans la nuit. Rien ne les perturbe, même pas les nombreux cliquetis des appareils photos de touristes peu respectueux de cette tradition qui existe depuis plus de 6 siècles… . Je constate que certains d’entre eux sont très jeunes. Ils ont quitté leur village et leur famille pour recevoir ici une éducation et espérer un avenir meilleur. En étant attentif, on voit parfois quelques brefs échanges entre les fidèles et les bonzes. On sent ici le lien fort qui unit ces différents acteurs de la vie sociale et religieuse laotienne.
Alors que le Tak Bat semble se terminer et que les touristes rejoignent leurs lits, 'mes petites vieilles' ne bougent pas et restent assises sur leurs tabourets. Prenant exemple sur elles, je patiente. Là, j'assiste à la fin du Tak Bat. Les moines retournent petit à petit vers leurs temples respectifs mais avant de rentrer, ils prononcent encore une prière (sorte de chant) devant les portes d'entrée.
Le Tak Bat à Luang Prabang est un spectacle spirituel qui nous saisit et nous invite au recueillement et ce, malgré la présence incongrue de certains touristes irrespectueux, prêts à tout pour prendre la photo du siècle ! Néanmoins, malgré le bruit intrusif et les flashs aveuglants des caméras que les étrangers branlent à quelques centimètres de leurs visages, les moines restent de glace, silencieux, imperturbables dans leur procession, des maîtres du self-control, du plus jeune au plus sage. Il est difficile d’exprimer ce que l'on ressent devant tant d'humilité. Il est évident que la tradition du Tak Bat contribue fortement à la renommée de Luang Prabang mais il serait dommage que les maladresses de certains voyageurs finissent par avoir raison d'une tradition qu'il serait dommage de perdre.
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